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  • Joachim Caffonnette

T'sais pas c'qu'est bon !

Il y a quelques semaines, j’avais réagi sous forme d’article à un échange assez virulent sur Twitter qui avait pour but de défendre une vision différente de Bruxelles que celle exposée par quelques déconnectés arrogants (déconnecté du réel s’entend, parce que sur internet ils sont drôlement bien connectés justement). Les retours sur ce petit coup de gueule ont été fort nombreux, je ne m’y attendais pas et pour être tout à fait honnête, ça m’a un peu mis mal à l’aise. Mais beaucoup m’ont encouragé à écrire d’autres billets et, après réflexion, je me suis dit que si un sujet me travaillait assez, j’écrirais quelques lignes juste pour dire...

Il y a un sujet qui me travaille justement depuis bien longtemps et qui, à la lumière de ma vie d’artiste vivotant, me laisse chaque jour un peu plus dubitatif quant à l’état de la culture dans notre pays. Et dans la société occidentale en général d’ailleurs. Ce texte n’a aucune autre prétention que d’exprimer un point de vue, au mieux, de conscientiser l’un ou l’autre sur un phénomène organique et un peu sournois qui lobotomise à des degrés divers la majorité de la population, moi le premier. Pour reprendre l’expression consacrée par Janin et Liberski : “J’aime autant de t’ouvrir les yeux” !

Exprimer ma pensée sans passer pour un bobo arti-branchouille ou un musicien aigri est un exercice périlleux, mais je vais essayer. Ce qu’on appelle aujourd’hui culture populaire n’a rien de populaire, ce n’est, en fait, rien de plus que des choix dictés par la fainéantise intellectuelle et une logique commerciale sauvage et irréfléchie qui s’est emparée du paysage culturel et médiatique. Je ne vais pas essayer pas de trouver des responsables, tout le monde l’est un peu. Et encore moins chercher à savoir à qui profite le crime, ce serait m’engager dans une analyse hasardeuse et illégitime du capitalisme. Mais je vais quand même pousser un petit coup de gueule sur la façon dont la majorité des médias et des programmateurs culturels mainstream infantilisent leur public en pensant à l’envers. Offrir à un public ce qu’on sait qu’il va aimer, sous prétexte de remplir sa salle ou de faire de l’audience, c’est à l’opposé de ce que devrait être la mission culturelle. Un public, ça s’éduque, ça peut même faire preuve de curiosité. Mais la plupart du temps, on prend juste les gens pour des cons, c’est aussi cru et simple que ça. Tout est fait dans le mauvais sens, à mon avis. On essaie de penser à la place des gens plutôt que de partager sa pensée ; on propose ce qui va plaire, pas ce qui nous plaît ; on est impatient de remplir les attentes commerciales sans penser qu’on est en train de former des générations d’abrutis lobotomisés. En règle générale, prendre des risques pour gagner de l’argent, ça fait sens, prendre des risques pour élever le débat, ça fait peur.

Les responsables sont des fantômes. Une multitude de décisions, de croyances et de logiques tronquées mènent à une situation où la culture, sur la première chaîne publique en Belgique francophone, se limite à un karaoké géant pour starlettes. Mais si la situation est telle qu’elle est, c’est parce que l’éducation est dévalorisée, le métier d’instituteur totalement dénigré. Dès le plus jeune âge, la logique de la culture de masse prend le pas sur l’épanouissement des personnalités. Une question que je me posais récemment : “Pourquoi, à l’école, les cours de mathématiques et de sciences sont-il si poussés alors que les cours d’histoire de l’art, de musique ou de théâtre sont-ils pratiquement absents, et tendent même à disparaître totalement ?”. Trouver le moyen de faire des études secondaires orientées vers l’artistique ou le littéraire est un véritable parcours du combattant alors que n’importe quelle école propose une filière scientifique et mathématique. La réponse est la même que pour le choix d’une programmation culturelle : “C’est ce que gens veulent voir”. C’est encore une fois penser à l’envers.

Je vais prendre un exemple qui m’avait été donné lors d’un cours d’histoire de la musique. Une expérience avait été menée sur un groupe de jeunes enfants en âge de commencer des cours de musique. Au lieu de leur apprendre le solfège de manière classique et de leur faire étudier Bach->Mozart->Beethoven->Chopin, toute leur formation a été faite en appliquant des principes de la musique sérielle/dodécaphonique. Cette musique, que d’aucuns qualifiaient et qualifient encore aujourd’hui de grand n’importe quoi, voir de carrément inaudible, leur parut parfaitement naturelle. Comme quoi... Même si apprendre à des jeunes enfants quoi que ce soit d’une manière aussi unilatérale et orientée peut avoir des effets absolument pervers, je prends cet exemple pour montrer le pouvoir que peut avoir l’éducation, plus que pour prôner le dodécaphonisme comme façon de vivre...

Il est parfaitement normal, dans une société capitaliste, que l’art devienne un produit de marketing comme un autre. Du coup, la meilleure campagne de pub et le plus gros matraquage médiatique donnera le plus gros succès populaire. Ensuite, ce qu’on appelle musique commerciale devient la norme et certains programmateurs et directeurs d’antenne ou de label se sentent obligés de se fondre dans le moule, quand ils ne se transforment pas purement et simplement en directeurs marketing. Du coup, les pouvoirs publics suivent - quand ils n’insufflent pas eux-mêmes - et les lieux ou les médias qui vont à contre courant peuvent crever la gueule ouverte. On en vient même, en France comme en Belgique (c’est rassurant de savoir que nous n’avons pas le monopole de la connerie intellectuelle), à diffuser des vaudevilles en prime-time joués par... des présentateurs télés. C’est vrai, les comédiens de métier ont assez de boulot, on va les remplacer par des amateurs, c’est populaire !

Pour citer quelques exemples que je connais bien, prenons une manifestation comme le Brussels Jazz Marathon. L’initiative est excellente, et vise à faire découvrir le jazz gratuitement sur des podiums et dans des dizaines de clubs et de cafés de la capitale. Mais quand on regarde la programmation des deux dernières années de plus près, les groupes de jazz - entendez par là où l’improvisation occupe une place importante et qui s’inscrit dans la tradition ou la continuité de la musique de jazz - représentent 50% de la programmation outdoor (à l’heure où j’écrivais ces lignes venait de paraître le nouveau programme : le ratio est encore pire). L’argument est simple, il faut plaire à ce fameux “grand public”. Donc, en fin de compte, les gens seraient tellement cons qu’il en deviendraient incapables de boire une bière au soleil devant un concert de jazz et de se sentir un peu curieux. La crainte de faire une mauvaise audience, et la preuve que revendre toujours la même chose garantit une bonne fréquentation vont finir par faire carrément passer le jazz au second plan, comme cela a été le cas d’un festival comme celui de Montreux par exemple. Le mot “jazz” devient juste un mot hip, un simple acronyme à accoler au nom de son festival, et qui permettra aux gens de dire qu’ils ont été voir un concert de jazz, parce que c’est cool.

Un autre milieu qui m’est familier, c’est celui du théâtre jeune public. Dans ce cas, la situation est encore plus grave, car la politique culturelle en la matière tend parfois à abrutir les enfants. Quand les adultes se mettent à penser à la place des enfants, à savoir ce qui est bon pour eux, pas trop choquant, ce qu’ils vont comprendre ou pas, on file tout droit vers une génération formatée d’abrutis. Toutes proportions gardées évidement, je ne suis pas pour balancer des nourrissons de 6 mois dans la forêt de Soignes au mois de janvier pour voir comment ils se débrouillent... De mon point de vue, dès l’école primaire, une sortie culturelle ou une animation devrait être organisée chaque semaine, au minimum. Créativité et découverte devraient être mis au même niveau que la grammaire et l’arithmétique, le métier d’instituteur largement plus valorisé et requérir une formation autrement plus approfondie. Notamment en matière d’art, de philosophie et de connaissance des cultures. Ceci non pas pour diriger la formation des enfants vers tel ou tel courant artistique, mais pour donner les armes à chacun et leur permettre de développer un esprit critique. Ce qui, tous domaines confondus me semble semble être un des maux du siècle.

C’est un discours que je tiens souvent, et je suis loin d’être le seul, à chaque fois que le débat sur le communautarisme survient après un attentat. Pour tenter de faire face à un flot de réactions à chaud et une gerbe d’émotions incontrôlées en essayant de rester rationnel. (Ce qui n’est jamais facile, j’ai écrit un très long article au lendemain des attentats de Charlie Hebdo que j’ai décidé de ne pas publier justement, parce qu’écrit de manière trop émotionnelle). Mais quand on met dans la balance le budget d’un F16 et ceux alloués à la culture et l’éducation, on ne devrait pas s’étonner de se retrouver dans un tel merdier. Si on réfléchissait en investissant intelligemment dans ces deux domaines qui sont la base et l’identité d’une société, en deux générations on en aurait fini avec le racisme, le communautarisme et, à fortiori, le terrorisme. Mais visiblement, la solution, c’est plus de flics, de militaires, un climat de terreur et des bombardements. On peut se demander pourquoi la proposition de Matteo Renzi d’investir un euro dans la culture pour chaque euro investi dans la sécurité est si vite tombée dans l’oubli... Mais c’est une autre histoire.

Sans une politique culturelle éclectique, sans des gens brillants offrant de vrais débats intellectuels à des heures de grande écoute, sans un accès à la culture facilité à la fois par une démocratisation, une offre large et surtout une éducation dès le plus jeune âge aux beaux-arts (et aux moins beaux aussi), je me dis souvent qu’on ne s’en sortira jamais et que des Trump, des Marine Le Pen ou des Eric Zemmour continueront d’avoir autant de succès auprès d’une masse grandissante hypnotisée par la télévision des Cyril Hanouna, Maître Gims, Nabila et consorts...

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