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  • Joachim Caffonnette

Mise en abîme

Mis à jour : oct. 18


Ce n’est pas tant le monde qui m’inquiète. Ce n’est pas tant l’individualisme, l’égoïsme et la peur des autres qui me donne des insomnies. Sous ses dehors d’animal social, l’Homo sapiens a toujours été ego centré. On nous assène que la société est de plus en plus individualiste, mais la différence ne me semble pas si ténue entre un seigneur féodal et Jeff Bezos, entre un ouvrier d’Amazon et un serf trimant pour son seigneur. Chaque action que nous menons, ce compris la plus altruiste, a toujours au moins un petit quelque chose de gratifiant pour celui qui la mène. Même rapporter un portefeuille trouvé par terre à son ou sa propriétaire n’est pas totalement désintéressée. Je l’ai fait hier. Je me suis dit « si je perdais mon portefeuille, j’aimerais que quelqu’un me le ramène ». Mais il y a au fond de moi quelque chose qui me disait aussi « t’es un bon gars, Jojo ». Et quand la propriétaire du portefeuille m’a lancé qu’il « faudrait plus de gens comme vous », je ne cache pas un léger sursaut d’orgueil. Non, ce qui m’inquiète c’est le manque de mise en perspectives. J’ai le sentiment que notre société, à force d’être égoïste, à force de ne s’inquiéter que d’elle-même, à force de se mentir pour se rassurer, va s’autodétruire. Philosophiquement, c’est un délicieux paradoxe. Moins je trouve ça d’une infinie tristesse. Depuis le début de la crise de la COVID-19, cet état de fait est encore plus flagrant. L’entièreté de notre monde tourne autour de ça. Nous ne sommes pas plus individualistes qu’avant, mais nous sommes moins humains. Nous sommes presque tous des extrémistes. Les débats de société se sont transformés en pour ou contre le masque, entre ceux qui veulent enfermer tout le monde et ceux qui veulent partouzer à trente-trois inconnus dans les vestiaires du Basic-Fit, pour ou contre Raoult, pour ou contre Wilmes, pour ou contre les experts de la petite lucarne. On a l’impression que « nuance » est un terme du passé, que tout le monde sait mieux que tout le monde, qu’un diplôme se transforme tantôt en phénix tantôt en outil du système ; que dire ou faire une connerie rend caduc tout ce que vous pourriez avoir dit ou fait d’autre… S’arrêter, prendre du recul… Peut-être que le bon sens c’est ne pas mettre de masque quand on est seul dans la forêt même si la loi dit le contraire, peut-être que le bon sens c’est réfléchir avant de torcher à l’emporte-pièce des arrêtés ministériels sans queue ni tête en mélangeant urgence sanitaire et logique économique vicieuse, peut-être que le bon sens c’est de tirer de la gratification d’avoir fait du mieux qu’on peut, pas l’inverse… Peut-être que boire un thé dans un bar en lisant un livre a plus de sens que de regrouper dans une salle 500 arrivistes à l’égo hypertrophié pour caresser dans le sens du poil une politicienne pour qui personne n’a voté ; sans doute que Raoult dit des conneries, sans doute dit-il aussi des choses vraies ; sans doute qu’un diplôme en épidémiologie ne fait pas plus de vous un savant omniscient qu’un dévot du capital ou un reptilien franc-maçon juifs islamiste… Mais surtout, arrêtons de catégoriser les individus sur une action isolée… Nous sommes, à des degrés divers, tous affublés d’oeillères, nos nuques sont raides, nos nombrils nous fascinent, et nous ne voyons pas les nombreux chemins qui dévient de notre route… Nous manquons cruellement de capacité à prendre du recul. Aussi bien le virologue qui depuis février dort six heures par nuit et ne pense que « virus » depuis vingt-cinq ans, que les millions d’interneteurs inquiets, en colère ou naïfs qui s’insultent sans fin pour savoir s’il faut croire les médias ou tout envoyer balader. Cette société perd son bon sens. Il est là pour moi le danger. Bien plus qu’un virus un peu mystérieux et loin d’être cataclysmique. Chaque combat, chaque débat, chaque idée prend une ampleur dramatique. De Leopold II au quota de genre, du masque aux véganismes, tout le monde à son avis, peu admettent leur ignorance… Et pendant ce temps-là, il y a des gens dans le monde qui meurent dans des camps de migrants incendiés, des gens qui meurent de faim, des filles violées, des peuples réduits en esclavage, des vieux qu’on oublie, des enfants perdus, des forêts asphyxiées, une banquise qui fond, des oiseaux goudronnés et du cobalt à extraire pour nos batteries. Pendant ce temps-là, les deux candidats à la place de maitre du monde se tirent la bourre comme dans un bac à sable, un président de parti tatoué place un illustre inconnu parce qu’il est le frère d’un autre que son père à placer lui aussi, on négocie des dividendes, on fait voler des avions sans but pour les nostalgiques du long courrier, on sort un nouvel iPhone… Mais personne n’enlève ses oeillères, personne ne tourne le regard, personne ne se dit que son nombril ne craint rien, personne n’ose emprunter ce chemin dans les bois par peur du loup, par peur du changement… Pensant que d’autres le feront à leur place. Élevons-nous un peu bordel de merde, reculons pour voir plus large, sans pour autant tomber dans le ravin et faisons preuve de bon sens. Soyons révoltés sans être bornés, soyons tolérants sans être soumis, soyons en empathie sans devenir schizophrènes, soyons heureux sans être béats, soyons en colère sans être aigris…


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