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  • Joachim Caffonnette

Mea Culpa

En quelques heures après le match Belgique-France de mardi, j’ai compris beaucoup sur le nationalisme, sur les crétins que j’exècre à longueur de temps pour leur patriotisme bas de plafond et le racisme qu’ils brandissent avec une fierté imbécile. J’ai compris parce que je suis devenu l’un d’eux. Il y a des circonstances atténuantes, bien sûr. Mais j’en suis arrivé à me poser la question de comment moi, antiraciste total, mondialiste jusqu’au bout des ongles, j’ai pu ressentir une telle haine envers, non pas un peuple — j’ai encore deux trois neurones qui fonctionnent — mais envers les fans des Bleus et les médias français.

J’aime le foot. J’adore ça. C’est mon vice de baraki. J’adore Baudelaire, je vais au théâtre et je suis curieux en matière d’art. Je suis musicien de jazz, militant écologiste à la petite semaine et virulent opposant au gouvernement fascisant qui officie dans mon pays. Je suis hyperactif pour la défense de la culture que je vois comme un outil d’émancipation et de rapprochement entre les peuples, j’y sacrifie une bonne partie de mon temps. Je suis même, depuis peu, un végétarien emmerdeur qui rappelle à tous les viandeux et viandeuses (sans mauvais jeu de mots) combien ils et elles ont tort de se gaver de poulets de batterie et de vaches torturées à longueur de temps. C’est dire, je suis un putain de bobo, un gauchiste glissant vers le zéro déchet. Bref, je suis l’antithèse du fan de foot tel quel l’imaginaire collectif se le figure. Pourtant j’adore ça. Chaque week-end, je vais au pub voir la Premier League et je soutiens une équipe qui joue un des footballs les plus soporifiques qu’on ait vus depuis longtemps. Et j’aime ça, c’est dire !

J’ai toujours su faire le distinguo entre une défaite de l’équipe que je soutiens et l’importance, somme toute insignifiante, que le sort d’une poignée de millionnaires en culottes courtes pouvait avoir sur mon existence de musicien crève-la-faim. Mais mardi, emporté par un élan sans précédent, j’avais le malheur d’assister au match opposant les enthousiasmants Diables rouges à l’Équipe de France au milieu d’une horde de supporters bleu, blanc, rouge. Les provocations puériles et finalement assez sympathiques et de rigueur sur la poignée de Belges présents nous ont bien fait rire au début du match, nous qui répondions en hurlant les noms des jeunes stars belges à tue-tête. Mais alors qu’Umtiti dévie parfaitement ce coup de coin au fond des filets, provoquant les hurlements des tables voisines, un néo-supporter qui se demandait encore avant le match ce qu’était exactement un hors-jeu vient me crier un « Ouuuaiiiiiis prenez ça les petits Belges » de son haleine fétide à 5 cm du visage. Mon sang n’a alors fait qu’un tour et, même si j’étais alors persuadé que la Belgique parviendrait à renverser la vapeur, j’ai commencé à bouillir intérieurement en regardant tout ces footix exaltés et mon voisin de table estimer que l’arbitrage était en faveur des Belges, lui dont la dernière expérience en matière de sport collectif remonte à un match de softball en colo treize ans plus tôt. J’en ai perdu tout discernement et tout bon sens.

Parce que, contrairement à ce que beaucoup de mes compatriotes martèlent avec une mauvaise fois crasse (que j’ai partagée, aveuglé par la haine et avec un peu de mon cynisme naturel) mêlée à une connaissance du foot vieille de 5 jours, non, la victoire de la France n’est pas un scandale. Voir qu’il y a une pétition pour un re-match me fait doucement rigoler. Alors qu’on glorifiait les Diables après leur beau match défensif et fait de contre-attaques contre le Brésil, il serait hypocrite de critiquer les Français d’avoir fait la même chose contre nous. On devait plutôt s’enorgueillir que « l’équipe de France » (à prononcer avec le ton pédant qui convient, teinté d’un accent emprunté au Général) ait fait dans son froc au point de devoir jouer avec Giroud en milieu défensif. Ça prouve que, comme dirait ce baraki d’amour de Rodrigo Beenkens, c’est nous le Brésil ! En fin de compte, même si ça me fait mal de l’avouer, la France a été plus maline et patiente. Les Diables sont les champions du contre ? Il aurait donc fallu laisser jouer M’Bappé et consorts pour refaire le coup du Brésil ou la merveilleuse reconversion à la 92ème du match contre le Japon. La seule chose qu’on peut reprocher légitimement à cette équipe des Bleus, c’est son gain de temps totalement hors des limites du raisonnable en fin de match. À titre de comparaison, quand les Belges gagnent du temps contre le Brésil, c’est Hazard qui fait parler sa technique zidanesque et sa conservation de balle, plus féroce qu’un garde gallois devant le palais de Buckingham, un peu plus classe que se rouler par terre et garder la balle comme un gamin de cour de récré quand elle est sortie en touche. D’après les chiffres, sur les 25 dernières minutes du match, seulement 10 ont été du jeu effectif… Mais bon, c’est une demi-finale de coupe du monde, pas un five sur la plage avec ta grand-mère au goal. Et l’arbitrage, la VAR aidant, est excellent dans cette coupe du monde, les fautes non-sifflées sur Hazard, c’est chaque week-end à Chelsea, pas besoin d’être parano. On peut déplorer les simulateurs qui devraient être lourdement sanctionnés, mais dans l’ensemble, c’était une coupe du monde assez propre (rappelez-vous de 2002…).

Toujours est-il que pour Courtois, Kompany et De Bruyne, avec lesquels des millions de Belges étaient en empathie parfaite, la déception a éclipsé le bon sens. Perdre, bon dommage. Perdre en demi-finale, c’est vraiment dommage. Perdre contre la France, c’était le pire qui pouvait à arriver à notre ego national. Brimés par les pathétiques imitations de l’accent belge, par les blagues de beauf et le sentiment exacerbé de supériorité qui transpire des médias hexagonaux depuis tellement longtemps. Après Christian-Jean Pierre et Denis Brogniart qui alimentaient le cliché en décrivant la victoire belge face au Brésil comme l’oeuvre de Thierry Henry. Après Macron qui se prenait pour Louis XIV au côté de notre roi pataud mais sympathique. On devait gagner. C’était le seul scénario envisageable. Et on est tombé de haut.

Alors moi, avec tonton Malbrough qui me hurle au visage et les phrases de réconfort accompagnées de Kleenex qui nous expliquent que les petits Belges ont vu trop grand devant la majesté des camemberts, je me suis transformé en guerrier berserk, j’ai dansé pour imiter les ballerines de l’équipe de France, j’ai refusé les Kronenbourg dégueulasses que l’on m’offrait avec une pitié pleine de sarcasme et j’ai dégainé mon smartphone pour déverser toute ma frustration sur les réseaux sociaux avec l’intelligence d’une huître amnésique, me délectant de voir mes compatriotes partager ma haine, le sang dégoulinant de ma bouche, montant dans les tours devant les articles provocateurs de So Foot et les imbéciles inconnus qui me contactaient en message privé pour me dire que jamais une équipe de pédophiles n’aurait pu gagner la coupe du monde, qu’il fallait bien que nos actes aient des conséquences et qu’on paie pour Marc Dutroux (véridique). Comme un loup dans la bergerie, toutes griffes dehors, je descendais à tour de bras chaque commentateur trouvant un tant soit peu légitime la victoire de la France. J’étais prêt à arrêter le camembert et le vin rouge, annuler mes vacances dans les Pyrénées et à ne plus foutre un orteil à Paris !

Ce malheureux qui m’offrait une Kro (même si c’est dégueulasse), je le voyais comme un provocateur impertinent et pas comme un type sympa qui voulait passer une bonne soirée. Les articles de So Foot, toujours provoc’, je les prenais comme des attaques personnelles (même s’il faut bien avouer que vous en avez remis des couches, les gars)… Puis, en me levant jeudi matin, j’ai réalisé comment on crée un sentiment nationaliste. J’ai toujours été antinationaliste, sauf en sport. Je n’ai aucune fierté à être Belge, c’est d’ailleurs ce qui rend le Belge fier, ne pas en être fier... Cherchez l’erreur. Et j’ai compris, provoqué par des supporters comme un taureau par des picadors, comment naît la haine de l’autre. Je me suis finalement ressaisi, mais j’ai eu le temps de transformer des provocations bon enfant d’après match en discours plus que border line et amalgamant…

Mes amis français, je m’en excuse.

Mes amis croates, montrez-leur ! :D

Horum omnium fortissimi sunt Belgae

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