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  • Joachim Caffonnette

Manuel de survie en société pour artistes fainéants

On a déjà écrit des centaines d’articles et débattu en long et en large du comment et du pourquoi de l’art, de son utilité et de sa fonction, alors apporter ma pierre à l’édifice du haut de mes 27 ans n’a peut-être pas un intérêt quelconque. Mais je viens de lire une réaction sur Facebook qui m’a fait bouillir et qui fait suite à un appel à la mobilisation publié par Michel Kacenelenbogen dans Le Soir. Je me suis dit que la meilleure réaction était sans doute de m’exprimer un peu plus en longueur qu’à travers un post Facebook.

Pour ne pas déformer le propos, je copie ici le commentaire exact :

“Hahaha , le secteur artistique , vous me faites bien rire ! Sans nos impôts (subsides) vous n'existeriez pas pour les 9/10 d'entre vous ! Il faut reconnaître l'évidence, n'est pas artiste qui veut ! Et bon nombre d'entre vous sont juste mauvais ! Alors pourquoi continuer a dépenser des millions pour des gens qui seraient productifs ailleurs ?!?!?!?!?!? Rappelez-vous, ce n'est pas à la société de réaliser vos caprices !!!!!! Hé oui, la politique socialiste c'est fini !”

On appréciera la verve, le style et le bon sens de ce cher monsieur couplés à un amour visiblement complètement assumé pour les points d’interrogation et d’exclamation...

Avant de commencer, je ne peux m’empêcher d’annoter ce cri du cœur :

Hahaha, le secteur artistique, vous me faites bien rire ! Tant mieux, c’est souvent le but, déclencher des émotions fortes chez le public, le rire en fait partie.

Sans nos impôts (subsides) vous n'existeriez pas pour les 9/10 d'entre vous ! (Bon, sans entrer dans le technique, c’est “un peu” plus compliqué que ça, mais visiblement monsieur n’a pas de grande connaissance dans le domaine du fonctionnement économique d’un état). Il faut reconnaître l'évidence, n'est pas artiste qui veut ! Et bon nombre d'entre vous sont juste mauvais ! Alors, là je ne saurais être plus d’accord, mais d’un autre côté, l’art étant d’une telle subjectivité, c’est difficile à argumenter. Et s’il fallait arrêter de payer tous les mauvais banquiers, boulangers, chauffeurs de bus, ministres, policiers, proctologues ou cordonniers, on ne serait pas sorti de l’auberge, à mon humble avis... Quant à la question de savoir qu’est-ce qu’un mauvais artiste... vaste débat mais c’est l’occasion de sortir cette célèbre citation d’Albert Einstein : “Tout le monde est un génie. Mais si on juge un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide.” Et j’ajouterai : “Si on demande à un poisson de juger les capacités de grimpeur d’un chimpanzé, je ne pense pas que ça ait le moindre intérêt...”

Alors pourquoi continuer a dépenser des millions pour des gens qui seraient productifs ailleurs ?!?!?!?!?!? (C’est en grosse partie le sujet de mon article, lire plus bas donc).

Rappelez-vous, ce n'est pas à la société de réaliser vos caprices !!!!!! (C’est donc être capricieux que de donner toute son énergie à essayer de partager un peu de bonheur. Mémo : penser à contacter Le Petit Robert pour les éclairer et mettre à jour la définition du caprice)

Hé oui, la politique socialiste c'est fini ! (Je ne suis pas sûr de comprendre, êtes-vous au courant que les socialistes ont une sacré part de responsabilité dans l’état déplorable de la culture en Fédération Wallonie-Bruxelles ? Sans compter que la culture étant une compétence communautaire, ce n’est justement pas fini... )

Encore une petite précision. Je suis sans doute un peu plus sensible et informé à la question du subventionnement de la culture et de l’intérêt de l’art dans la société que certains, beaucoup moins que d’autres, mais en aucun cas je ne vais m’aventurer dans un débat sur la pertinence ou le tempo des propos de Michel Bogen. Concrètement, il y a de quoi s’indigner et le directeur du Public le fait. La forme et le caractère très ciblé du propos n’entre pas en ligne de compte ici. Ce texte s’adresse plus à ceux qui pourraient se demander pourquoi diable on payerait pour la survie de la culture... Pour le reste, je laisse à d’autres plus qualifiés que moi le soin d’en débattre.

Pour commencer d’une façon très terre à terre qui parlera peut-être aux énergumènes persuadés que le mythe du plein emploi et la productivité capitaliste sont les seules solutions à la survie de l’espèce humaine, je vais une fois de plus tenter d’expliquer pourquoi le secteur culturel est parfaitement rentable, même dans une logique capitaliste, et mérite des investissements étatiques. (Cette petite vidéo le fait très bien aussi : https://www.youtube.com/watch?v=0E4awMcrLEk).

De façon directe d’abord, les institutions culturelles n’emploient pas que des artistes, loin de là. La majorité des structures emploient les artistes au cachet et salarient des encadrants. Et tout ce beau monde, souvent très mal payé au demeurant, s’acquitte de l’impôt comme tout un chacun. Certains artistes - ça dépend du secteur, des contrats, du prestige, etc - peuvent prétendre à quelques cacahuètes pour les heures passer à créer. Dans l’immense majorité des cas, le musicien qui compose ou pratique son instrument ne touchera de l’argent que lorsqu’il se produira sur scène. Un petit calcul à la pelleteuse en prenant mon exemple personnel : je vais donner 5 concerts le mois prochain avec un groupe dans lequel j’emploie 4 autres musiciens. Ça nous aura demandé plusieurs heures de répétitions, difficiles à estimer parce que le répertoire évolue et sert à d’autres concerts. Au minimum : 4 heures de répétitions pour 5 concerts d’une heure trente, c’est peu. À titre personnel, j’ai consacré environs 50 heures à l’écriture du répertoire que l’on jouera durant ces concerts (et je travaille particulièrement vite). Mes musiciens travaillent aussi leur instruments plusieurs heures par jour, et ont, en amont, étudié les partitions que je leur ai fournies (partitions que j’ai encodées dans un programme payant avec mon ordinateur personnel). Ajoutons-y l’accordage de mon piano - j’ai la chance de pouvoir répéter chez moi dans d’excellentes conditions, je suis un privilégié, d’autres doivent louer des locaux -, j’ai passé des heures à chercher des engagements et synchroniser les agendas de tout le monde en utilisant mon téléphone et mon forfait, en payant internet moi-même, la liste est longue... Mais tout ça, je ne vais pas l’inclure dans le calcul. Grosso modo, nous sommes payés environ 270 € bruts par concert par musicien (ce qui est nettement au-dessus de la moyenne pour un jeune groupe de jazz de notre acabit, il faut le savoir) -> 1350 € pour 8 heures de concerts ! “170 euros de l’heure !!! Et vous vous plaignez !?!?!” (vous apprécierez ici mon utilisation d’un style de ponctuation adapté au biotope) -> Oui mais : pour 4 heures de répétitions en plus, on passe à 112 € de l’heure, plus deux heures de travail en amont pour étudier la musique -> 96 € de l’heure. Oui mais : 1h d’installation scénique, 4 heures d’attente en moyenne par concert (disons payées moitié prix) -> 79€ bruts de l’heure... “Ça reste très très bien payé !?!?!?!”. Oui en effet, sauf qu’il ne s’agit que de quelques heures sur un mois particulièrement prolifiques. Le déplacement est souvent inclus dans le cachet. Nourris ? Parfois, mais sans avoir un droit de regard sur le menu ou sa qualité. L’entretien des instruments et les assurances éventuelles sont à charge des musiciens, nous serons chez nous à 1 heure du matin dans le meilleur des cas en étant partis à 16h, pour jouer 1h30-2h... Admettons : j’exclus les heures passées à composer plus ou moins compensées par les droits d’auteur (pour peu que je puisse me produire et que ma musique soit diffusée). Imaginez qu’on vous propose un job de pilote d’avion à 170 € bruts de l’heure, mais qu’on ne vous paie que pour le décollage et l’atterrissage, parce que le reste, après tout, c’est de la routine et qu’il y a le pilote automatique. Non mais, fainéant !

Revenons-en à nos moutons. Pour pouvoir facturer ces cachets aux salles, les artistes doivent bien trouver une solution : soit être indépendant et de gagner 1350 € bruts les bons mois. Si vous êtes un peu familier du statut d’indépendant en Belgique, admettez que c’est assez compliqué. Soit, et c’est le cas de la majorité des artistes, il faut passer par ce qu’on appelle un Bureau Social pour Artistes, qui va s’occuper de salarier l’artiste pour sa journée de travail (et de tous les aspects administratifs et juridiques) moyennant une commission. Elle s’élève à 6,5% dans le cas de SmartBe qui a un quasi monopole sur le secteur et qui est le BSA de l’immense majorité des musiciens. Cette structure emploie elle-même un grand nombre de salariés à temps plein qui gèrent les contrats, factures, et tout ce qui échoit à sa fonction de secrétariat social tout en conseillant les artistes et autres intermittents. Autrement dit, voilà déjà un exemple bien concret de comment le secteur culturel créé de l’emploi...

Je ne vais pas m’éterniser, parce que j’ai autre chose à faire qu’écrire des bêtises sur Facebook et vous sûrement autre chose à faire que de les lire, mais en vrac, voici quelques autres exemples qui me passent par la tête. Le public qui se rend au théâtre, à une exposition ou à un concert combine assez fréquemment sa sortie à un restaurant, va boire un verre avant ou après (ou les deux), après ce verre il sera peut-être tard, il fera froid et ils seront éméchés, donc ils prendront un taxi... Tiens, donc grâce aux artistes qui ont joué ce soir-là, on aura fait travailler un restaurateur, un patron de café, un taximan ? Les flyers et les affiches pour la promo d’un événement artistique, qui les réalise ? Qui les imprime ? Tiens, qui s’en occupe de la promotion, justement ? Mark Zuckerberg en personne ? Les lieux qui accueillent ces événements, c’est cadeau ? Il y a pas de loyer ? Il faut pas les nettoyer parfois ? Les tickets, on fait comme à la gare ? Il y a des distributeurs de tickets de spectacle ? Avec un quick scan pour les tickets achetés sur internet ? On peut continuer longtemps...

Ce qui suit est sans doute plus philosophique et tient peut-être un peu plus du point de vue, mais c’est aussi nécessaire. À savoir l’utilité de l’art à proprement parler... je viens de voir une intervention très touchante, et intelligente du chef d’orchestre Hervé Niquet sur France Musique : https://www.facebook.com/RadioFranceMusique/videos/1397591613607883/ qui démontre bien ce qu’apporte l’art en dehors de la logique mercantile.

C’est extrêmement compliqué de parler honnêtement de l’expression artistique, il y a un tel paradoxe entre la générosité absolue et l’extrême narcissisme qui habite le créateur. Un tel conflit entre le besoin d’assurer sa subsistance et celui de laisser parler ses tripes, de vouloir entrer en communion avec le public, de chercher à offrir des moments de grâce à ne serait-ce qu’une seule personne dans l’audience, qu’un seul auditeur, qu’un seul visiteur... Tout en laissant parfois un besoin de reconnaissance souvent malsain s’exacerber. On est confronté à un problème global (absolument pas propre au secteur artistique) où la norme est d’accepter ou de rejeter totalement une idée ou un concept dans son entièreté. Le monde entier est victime de jugements hâtifs et d’idées bornées, on s’englue dans le manque de nuances et la perte de tout esprit critique structuré... Mais en fin de compte, l’art est un échange, ou en tout cas la recherche d’un échange, il est le témoignage et l’empreinte culturelle des civilisations. L’art est utile, dans à peu près chaque domaine de la société, il permet de résister et de s’insurger, de se détendre et se changer les idées. Il nourrit les esprits. Le moment où une sculpture, un moment musical, une pièce vont transporter leur public est d’une importance capitale dans le développement psychique et intellectuel, et c’est absolument non quantifiable. Un morceau de musique, un tableau, une réplique de théâtre peuvent changer une vie, et ça, à mon avis, ça vaut bien tout l’or du monde.

Quant à savoir si c’est bon ou pas, ce qui plaît ou pas, ça fait souvent appel à l’émotionnel et au vécu, et c’est un terrain glissant... Sans compter qu’on s’en fout un peu, il y a de la musique que je trouve parfaitement nulle et des musiciens qui, à mon sens, sont des escrocs finis, mais ça existe dans tous les domaines, et mon avis n’a aucune importance pour celui qui sera touché par cette même musique ou ces mêmes musiciens. C’est quoi, un vrai artiste ? Mieux vaut ne pas essayer de répondre à cette question tout seul...

En plus, arrondir les angles, adoucir les mœurs et dire la vérité même en racontant des conneries, ça peut aussi rendre heureux !

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