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  • Joachim Caffonnette

Lettre ouverte au Soir

À la rédaction du journal Le Soir,


Sans doute par simplicité, sans doute par habitude, sans doute parce que ma mère le faisait, j’ai toujours considéré Le Soir comme un journal de référence en Belgique francophone. Une véritable éthique journalistique, une réserve et un respect dans les sujets sensibles, une impartialité qui ne verse pas dans le consensuel.

Sans doute par simplicité, sans doute par souci de compétitivité, sans doute pour faire face à la réalité des réseaux sociaux, cette réputation d’intégrité a pris un sacré coup… Vous ne m’inspirez aujourd’hui plus que de la méfiance dans le meilleur des cas, au pire du dégoût. Particulièrement sur Facebook, où les chapeaux racoleurs, les commentaires plus que limites et les articles « putes à clics » pullulent sur la page de votre journal. Ça tombe sur vous aujourd’hui, mais vos confrères des autres médias que je considérais comme sérieux ne sont pas en reste…


Mais il m’est arrivé une expérience assez déplaisante, et qui malheureusement jette à mes yeux le discrédit sur un journal que je considérais comme une institution. Un article dont l’intérêt me paraît tout relatif a été partagé par le community manager de votre groupe. D’un intérêt tout relatif car si Mohamed Abdeslam n’en avait pas été le sujet, cette « info » aurait tout juste fait l’objet d’une brève… J’ai donc ressenti le besoin de réagir car, en dehors d’une logique mercantile malsaine, j’ai du mal à comprendre l’intérêt de lancer un article pareil à la jungle des commentateurs Facebook en sachant pertinemment bien que les racistes et les haineux déchaîneront leur flot de raccourcis primaires et insultants en criant haro sur la justice (Sven Mary semble être une cible privilégiée dans ce cas-ci), se voyant bien aller eux-mêmes jeter les accusés du haut de la place Poelaert ou les pendre à l’un des bras de l’Atomium. Le piège, quand on commente ce genre d’article, c’est de se retrouver coincé à son propre jeu et même si je sais combien il est vain de tenter de résonner et d’argumenter avec ce genre d’individus, on ne se refait pas et on tente malgré tout, plein d’un espoir inavouable en faisant fi du cynisme qui nous habite. Seulement, malgré un langage respectueux, sans insultes dirigées vers qui que ce soit, une série de commentaires (les miens et d’autres allant dans mon sens) ont été systématiquement supprimés. Il va sans dire que les commentaires ouvertement racistes, niant purement et simplement les principes démocratiques de présomption d’innocence, de séparation des pouvoirs et le caractère illégal de l’incitation à la haine, s’affichent fièrement dans le fil, à la grande joie de la fachosphère. La logique du modérateur est pour le moins déroutante : laisser les commentaires ouverts sur un article dont on sait pertinemment qu’il va être un terreau privilégié pour les dérangés du bocal qui s’empresseront d’expliquer qu’il y a trop de migrants, que l’Islam ceci, que les francs-maçons cela et que sûrement les Juifs aussi d’ailleurs… Et ensuite, faire un tri à l’emporte-pièce en censurant purement et simplement ceux qui tentent de remettre en cause l’intérêt d’une telle entreprise et d’apporter un peu de nuance aux discours unilatéraux et simplistes des trolls bilieux … Comme disait l’autre (et un internaute dans les commentaires de ce même article) : « Discuter avec un imbécile, c’est comme jouer aux échecs avec un pigeon. Aussi fort que vous soyez aux échecs, le pigeon va renverser toutes les pièces, chier sur l’échiquier et partira la tête haute en se pavanant comme s’il avait gagné. » Encourager ce genre de pratiques, fausser le débat que vous avez vous-même initié en agissant comme les pires censeurs de l’histoire avec la susceptibilité d’un enfant capricieux, c’est tout bonnement indigne de ce que vous représent(i)ez et, à mon sens, la bonne manière pour que naissent encore plus de sceptiques et de désabusés tandis que meurt la presse libre, indépendante et intègre.


Au même titre que la RTBF, la course à l’audience et au productivisme semble vous pousser à des agissements qui doivent faire honte aux très nombreux excellents journalistes qui vivotent encore en votre sein. À mon humble avis, vous devriez revoir votre politique en matière de réseaux sociaux au risque de ne valoir guère mieux que les torchons du groupe Sudpresse…


J’ose espérer, mais sans doute vis-je dans une grande utopie, que ce n’est pas avec ce genre de raccourcis d’une fainéantise intellectuelle afférente que vous considérez remplir l’un des principes du journalisme : « Le journaliste doit offrir une tribune au public pour exprimer ses critiques et proposer des compromis ». Parce que les commentaires sur Facebook ne sont pas « une tribune », ils sont un défouloir incontrôlé et incontrôlable. Les tentatives de modération s’apparentent, comme je le disais plus haut, à de la censure maladroite comme le pratiquent les pouvoirs arrogants plutôt que les contre-pouvoirs que sont censés être les médias. Un journal n’est pas un tribunal, un journal doit énoncer des faits et confronter les opinions avec une information complète et équilibrée. Susciter le débat ne veut pas dire laisser hurler les loups. Tout le monde a un avis sur tout, mais ce n’est pas toujours nécessaire d’en faire part, surtout quand il s’agit d’un sujet dont on ne connaît rien.

Sur l’article en lui-même par exemple, à première vue, je ne vois pas en quoi la filiation entre Mohamed et Salah Abdeslam est primordiale à sa compréhension. Quand on lit le texte, on comprend bien vite qu’il n’y a aucun lien entre cette affaire et les actes terroristes du frère. Si cette information mérite sûrement sa place dans l’article, en faire un titre n’a aucun autre intérêt que de ramasser du clic… À force de vouloir aller vite, de vouloir à tout prix être hyper productif, vous avez perdu de votre crédit. Entre les pratiques douteuses que je viens de citer, la censure insidieuse et incohérente et des articles sans fond écrits à la va-vite et bourrés de coquilles, il serait temps de vous reprendre pour ne pas tomber à jamais dans la masse grouillante des médias-poubelle qui pourrissent l’internet...

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