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  • Joachim Caffonnette

L'essentiel et le Coronavirus

C’est quoi l’essentiel ?

Je suis un optimiste. Ça ne saute pas aux yeux, j’en conviens. Mais je suis bel et bien un optimiste, et si je donne l’impression du contraire c’est parce que je suis un optimiste qui tombe de haut … Un idéaliste dont l’idéal s’effrite, un Italien devant des pâtes trop cuites, un enfant devant un carrousel en panne, le petit prince devant une rose qui se fane. Face aux milliers d’avis, de craintes, de discours paranoïaques ou nonchalant, j’ai vite perdu pied. Autour du 21 mars, j’étais noyé dans un océan de panique, de chloroquine et des masques FFP2. J’ai arrêté de regarder les informations présentées par de mauvais acteurs de téléfilms français, j’ai arrêté de répondre aux boucles de mails de tout le secteur artistique qui se demandait quoi faire, à qui demander, quoi demander. Beaucoup trop, trop vite et trop tôt pour mon cerveau. J’ai été complètement paralysé alors que d’habitude je monte au créneau, je cherche des solutions avec les rares membres engagés du milieu, je propose des idées. Mais ces jours-ci je me sens totalement désemparé. Comme si du haut de mes 30 ans, j’avais perdu toute énergie pour le combat, comme si j’étais devenu un cynique désabusé en fin de vie.

Alors je me suis posé la question de savoir si je ne faisais que caresser une utopie, et que je ne supportais pas de voir cette utopie en être une. Et j’ai mis un instant de côté la question de « qui-va-payer-quoi-et-combien-à-qui-et-comment-et-qui-y-a-vraiment-droit-et-comment-le-prouver » dans le milieu de la culture. J’ai mis un instant de coté les questions qui me préoccupent sans cesse sur l’intégrité, la déconnexion et l’ignorance des décideurs qui ont joué des coudes et des relations pour avoir un poste par-ci, être propulsé ministre par là ou se retrouver à l’Europe comme papa après avoir bien saigné son pays. J’ai arrêté de me battre contre des moulins à vent… Et je me pose aujourd’hui la question de savoir comment on en est arrivé là ? Une société où les fritkots sont considérés comme plus essentiels que les livres ; où renvoyer les gens dans des open-spaces faire un travail qui les rend malheureux pour verser des dividendes à des actionnaires qui se foutent de savoir quand les tests arriveront parce qu’ils peuvent se payer des tests privés est plus important que de les laisser aller voir un concert ; où remettre vite les gamins dans les écoles pour finir un programme qui les formatera à accepter une vie dans l’open-space merdique susmentionné est plus urgent que de les emmener au théâtre. Comment la seule chose qui semble importante dans une période si dramatique soit de savoir quelle société de Big-Pharma va chopper le contrat des tests ou gagner la course du vaccin pendant qu’on cloitre les gens chez eux à l’emporte-pièce en achetant des masques périmés ? Comment le service public en est-il arrivé à tel degré d’inconsistance qu’il décide de passer les quelques artistes vaguement locaux de son quota minable entre 5h et 6h du matin en demandant encore de se faire applaudir pour l’initiative ? Comment un groupe d’expert nommé par un gouvernement est presque intégralement issu du secteur de l’entreprise, de dévots du capital ? C’est aussi absurde qu’un conclave sur le droit des femmes tenu par des puceaux en robe rouge au Vatican ou qu’une COP où chaque chef d’État viendrait en jet privé… Wait ?

Et je me suis dit qu’on faisait tout à l’envers. Qu’est-ce qui est essentiel ? C’est la musique, c’est acheter des livres, c’est aller au cinéma et au théâtre ! C’est ça qui devrait être rouvert en premier ! Avant les écoles, avant les bureaux d’audit et les cabinets d’avocat d’affaires. Je ne prêche pas pour ma chapelle. Je suis optimiste et je caresse encore mon utopie. Parce que je veux d’un monde où les gens sont heureux, cultivés et tolérants. Et ce monde, seule la culture peut l’enseigner. Mais l’ordre des priorités de nos dirigeants me semble aux antipodes de cette utopie.

Cette société enferme les gens pendant des semaines, avec aucune garantie que ça soit la solution au problème. Cette société oblige les ainés à mourir seuls sans leur en laisser le choix. Cette société réprimande la dame qui va prendre l’air pour échapper quelques instants à son mari violent et son 30 mètres carrés insalubre. Cette société nous culpabilise en arguant qu’il faut obéir pour respecter un personnel soignant qu’elle saigne depuis des années et qu’elle a mis dans la mouise en faisant tout le contraire de ce qui était prévu dans les protocoles par orgueil, incompétence et soif d’argent… Et lorsqu’on envisage de nous laisser sortir du trou, c’est pour relancer au plus vite le système qui a créé la crise, pour renvoyer les gens à leur sinistrose et à leur solitude plutôt que d’essayer de redémarrer par l’essentiel. Ce qui est vraiment essentiel… à savoir le bonheur et la joie d’être ensemble plutôt que le devoir fantasmé et la peur d’être ensemble… Pourquoi la relance d’une économie à l’agonie est plus urgente que de redonner le gout de vivre ?

Encore une fois je tombe du haut de mon utopie. Mais dans trois jours ou une semaine, je serai de nouveau optimiste et convaincu que les choses peuvent changer, et je tomberai sans doute de nouveau… Mais sans doute d’un peu moins haut. Et à ce rythme-là, j’en ai peur, il n’y aura bientôt plus d’artistes pour distiller des petits bonheurs et pour rêver d’utopie. Il n’y aura plus que des cyniques qui observeront des dépressifs périclitant depuis leur tour d’ivoire en écoutant les enregistrements de musique du passé et en regardant les films d’un monde perdu… en attendant la fin. Comme les malades du Covid-19, le monde souffrira d’agueusie, nourri par sonde, le regard gris, l’âme affamée, le curiosité atrophiée et c’est le gout de la vie que nous aurons perdu… Parce que l’essentiel était peut-être ailleurs.

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